Le besoin de représentation du règne animal par l’homme s’inscrit dans une pratique aussi ancienne que notre humanité. Les aurochs, les chevaux, les bisons qui habillent les murs des cavernes de nos ancêtres sont à la fois une manière de s’approprier le réel, la tentative d’un travail de mémoire, mais également le désir d’initier des mythes, des histoires où fiction et expérience directe s’opposent et se mélangent. Au Moyen Âge cette pratique revêt souvent un aspect plus sacré : les figures animales, réelles ou imaginaires, deviennent des vecteurs et des symboles de transmission de valeurs, de foi. Ici aussi, on cherche à capturer et transcender le réel. Plus tard, à la Renaissance, c’est sous un angle plus scientifique et objectif que le monde animal trouve sa place dans l’art : le fameux Lièvre de Dürer est un symbole frappant et puissant. Aujourd’hui, les artistes contemporains approchent l’univers des animaux sous un angle plus politique et polémique. Nous sommes dans l’ère de la confrontation aux grandes questions environnementales et de la survie de toutes les espèces vivantes.

Il n’est donc pas très surprenant que Corinne Tichadou ait eu le désir de créer son propre 
bestiaire. En effet, son œuvre est à la croisée de toutes les valeurs qui ont motivé les bestiaires précédents. Les références mythologiques, religieuses ou spirituelles, une qualité de présence au monde extrêmement douce et respectueuse, une place assumée pour l’imaginaire, ainsi qu’un goût prononcé pour la beauté, l’intelligence et la poésie de la nature, la préparaient à l’accomplissement de cette exposition majeure. Sans oublier bien sûr l’influence toujours présente de ses racines catalanes, entre mer et montagne, entre ciel et terre. Ces œuvres traduisent la présence immuable et souveraine de la montagne tout autant que la danse permanente de la Méditerranée et des mondes merveilleux qu’elle abrite, les murmures du vent ou sa colère déchaînée, la chaleur sensuelle du sable ou la froideur inquiète de la pierre. Tout ici est une invitation à voyager entre mythe et réalité, à éprouver des sensations enfouies, à sourire, à rêver. Peut-être aussi à questionner notre propre relation à ce monde naturel, notre propre place dans notre écosystème, qu’il soit local ou global.

Du point de vue de la technique, cette exposition marque également l’émergence d’un chapitre 
nouveau pour l’artiste. Si le travail sur les fonds est, comme à l’habitude, très important : ces fonds propulsent leur sujet vers nous, les spectateurs, et nous accompagnent vers une immersion douce et sensible. La palette chromatique s’est à la fois enrichie et allégée, les formats ont grandi, les supports sont très variés. Ainsi, à sa manière, Corinne Tichadou détourne, approfondit, explore, développe son propre vocabulaire animalier. Un bestiaire à son image, poétique, sensible, onirique, sensuel et inclusif.

Texte de DANIEL DUMOULIN, auteur et scénographe

Bestiaire, Corinne Tichadou
Série limitée à 300 exemplaires
Imprimé en France
96 pages • 20 x 25 cm